Il y a un plaisir particulier à pousser une porte et découvrir, au fond d’un couloir, une petite pièce qu’on n’attendait pas. J’ai eu cette sensation en visitant une maison récente près de Nantes : le propriétaire avait fait dessiner une salle de jeux de 11 m², sans fenêtre, éclairée par une verrière zénithale. On y jouait aux cartes, aux échecs, aux dominos. Rien de spectaculaire, et pourtant tout tenait debout.
Cette idée d’architecture pensée pour le jeu m’a poursuivi. En fouillant les réalisations présentées sur architecte-guido.fr, j’ai compris que ce n’était pas un caprice de client fortuné. Une maison conçue autour des usages — le jeu en fait partie — change complètement la manière dont on occupe les pièces. Les architectes du magazine parlent de circulation, de lumière, de volumes qui se répondent ; moi, j’y vois des terrains de jeu déguisés.
Le jeu de société n’a pas besoin d’être nommé pour exister dans un plan.
Le coin de table, l’angle mort des plans
Combien de séjours sont dessinés avec un canapé, une télévision, une table basse, et rien d’autre ? Beaucoup. Le jeu se pratique souvent sur un bout de table repoussé contre le mur, dans une chaise bancale. Dans les maisons d’architecte que j’ai pu parcourir, l’angle est traité autrement : une table ronde près de la cuisine, deux fauteuils orientés l’un vers l’autre, un plateau qui reste sorti parce que la pièce ne sert pas à autre chose le lendemain matin.
Le vrai luxe, je crois, ce n’est pas la pièce dédiée. C’est la table qui reste en place. Une maison qui accepte le désordre d’une partie de cartes arrêtée à minuit, avec les jetons encore alignés et le carnet de scores ouvert.
Sur ce point, mon avis est tranché : les plans de maisons contemporaines accordent trop de place aux écrans et trop peu aux surfaces horizontales libres. Un séjour de 45 m² avec un immense canapé d’angle laisse parfois moins de possibilités qu’une pièce de 20 m² dotée d’une bonne table carrée. J’ai mesuré, chez des amis à Rennes : 3,2 m² de plan de travail utile dans leur cuisine ouverte, dont la moitié servait aux devoirs et aux parties de petits chevaux. Le reste du temps, ces 3,2 m² ne servaient à rien d’autre qu’à poser des sacs.
Ce que les maisons d’architecte font mieux que nous
Elles travaillent l’acoustique. Une salle de jeu, c’est bruyant : dés qui roulent, rires, conversations qui se chevauchent. Un plafond en fibres de bois, un tapis épais, des rideaux lourds — trois détails qui n’ont l’air de rien et qui changent une soirée. Les architectes du site en parlent avec précision, matériaux à l’appui, et ça se lit dans leurs projets.
Elles pensent les rangements fermés. Un jeu de société, c’est encombrant, irrégulier, fragile. Les placards sur mesure qu’on voit dans les réalisations du magazine ne sont pas des coquetteries : ils absorbent le bazar et laissent la pièce respirable. Chez moi, j’ai fini par acheter six boîtes identiques pour ranger 40 jeux. Le résultat est moins élégant qu’une niche dessinée, mais au moins je retrouve le Trivial Pursuit en moins de deux minutes.
Elles anticipent le mélange des générations. Une belle maison à jouer doit accueillir un enfant de six ans et un grand-père de quatre-vingts. Cela suppose des hauteurs de table différentes, des assises faciles à déplacer, un éclairage réglable. Rien de sorcier, mais il faut y penser avant les travaux.
Trois questions à se poser avant de repenser une pièce
Je ne suis pas architecte, et je n’ai pas de leçon à donner. Juste une méthode que j’applique maintenant quand je réaménage :
- Où peut-on jouer à quatre sans déplacer un meuble ?
- La lumière tombe-t-elle bien sur la table à 20 h en hiver, quand on joue vraiment ?
- Si la partie s’arrête en cours, où laisse-t-on le plateau sans gêner le passage ?
Ces trois phrases m’ont évité deux erreurs d’achat. Et elles m’ont fait comprendre pourquoi certaines maisons semblent faites pour recevoir, alors que d’autres, plus grandes, ne s’y prêtent pas du tout.
Les architectes ne dessinent pas des terrains de jeu. Ils dessinent des maisons où le jeu devient possible, ce qui n’est pas exactement pareil. La différence tient à quelques centimètres de plan de travail, à une porte qu’on peut fermer, à une prise bien placée. Le reste, ce sont les joueurs qui l’écrivent.